Quel est le véritable cœur de Durbuy, la plus petite ville du monde ? Les opinions divergent. Pour certains, il s’agit du grand rocher anticlinal qui ferme le flanc est, nord-est, de la vallée, une formation géologique vieille de 300 millions d’années. D’autres estiment que c’est le château, majestueux et emblématique, qui représente le cœur de la ville depuis le XIe siècle, voire le IXe siècle. Quelques-uns encore mentionneront la Halle aux blés des XIVème ou XVIème siècles. Personnellement, je serais tenté de donner raison, en partie, aux partisans des deux premières hypothèses, mais avec une nuance : selon moi, le véritable cœur de Durbuy se trouve non pas dans le grand rocher anticlinal, mais dans le petit rocher anticlinal, celui sur lequel le château a été édifié. Dans cet article, je vous propose de défendre ce point de vue en explorant différentes périodes de l’Histoire.
La Préhistoire
Tout comme le grand rocher anticlinal (N°1 sur la photo), ou encore le très petit anticlinal qui pointe sa tête hors de l’Ourthe sous la propriété Ledoux (N°3 sur la photo), le petit rocher anticlinal (N°2 sur la photo) est présent à Durbuy depuis 300 millions d’années. Point de vue ancienneté de la présence à Durbuy, vous en conviendrez, il n’y a pas photo avec le château et la Halle aux blés.

L’Antiquité
Contrairement aux deux autres anticlinaux, le petit rocher anticlinal a très rapidement eu une utilité aux yeux des hommes, une valeur stratégique. En effet, dans le carnet de notes de feu Joseph Bernard, historien amateur bien connu de Durbuy, on peut trouver :
« Le roc est isolé au centre du vallon. Les hordes nomades et essentiellement guerrières vinrent s’établir sur ses bords dès la plus haute Antiquité et y construisirent des retranchements, des remparts, des fossés, etc. De ce point saillant, on pouvait non seulement commander les alentours, mais assurer, de gré ou de force, le paiement du tribut (tributum et par corruption Durbutum) que les maîtres du fort exigeaient des voyageurs ou des marchands pour passer l’Ourthe car Durbuy constituait alors un grand passage d’Allemagne en Belgique.
Peu de temps après la conquête des Gaules par les Romains, le rocher central de Durbuy servit de base à deux tours élevées et fut enfermé dans un rempart circulaire surmonté de murailles crénelées défendu par de larges fossés (Oppidum). »
Le Moyen Âge
C’est Guillaume de Machault, secrétaire de Jean, Comte de Luxembourg, Roi de Bohème et de Pologne et qui l’a souvent accompagné lors de ses séjours à Durbuy entre 1324 et 1340 qui, dans son « Jugement dou Roy de Behaingne », « poème » du début du XIVème siècle, nous en apprend encore beaucoup plus. En effet, il met en avant les caractéristiques suivantes du petit rocher anticlinal sur lequel le château a été construit :
Texte original en vieux français
« …
Il est moult fors et de tres grant plaisence,
Biaus et jolis et de po de deffence.
…
C’est une roche en mi une valee
Qui toute entour est d’iaue est environnee,
Grande, bruiant, parfonde, roide, et lee ;
…
Et puis après
A grans roches tout entour, nom pas pres,
Eins sont si long dou chastel qu’il n’est fers,
Engiens, ne ars qui y getast jamés.
…
Mais la maison
Sus la roche est si bien qu’onques mais hom
Ne vit autre de plus belle façon,car il n’i a nesune melffaçon.
…»
Traduction en français contemporain
« …
Et sans aucun doute, l’endroit est très sûr et fort agréable,
beau et attrayant, de peu de défense.
…
C’est une roche au milieu d’une vallée environnée d’une rivière
Grande, bruyante, profonde, rapide et large ;
…
Et puis au-delà
Il y a des falaises tout autour, mais pas près, assez loin du château pour qu’aucune arme, machine, ni arc ne puisse jamais l’atteindre.
…
Mais la maison sur la roche est si belle que personnen’en vit jamais de plus belle facture car elle n’a aucun défaut.
…»

L’enluminure ci-dessus illustre le jugement du Roi de Bohême. Elle date d’environ 1356 (toujours du vivant de Guillaume de Machaut), c’est la plus ancienne représentation connue du château de Durbuy. On y voit le chevalier et la dame, emmenés par Honneur et Courtoisie, montant vers le château de Durbuy juché sur sa butte.

Cette enluminure, plus connue, est cependant une copie tardive aux alentours de 1430 (postérieure à Guillaume de Machaut décédé en 1377) on y voit Guillaume de Machaut montrant le château de Durbuy au chevalier et à la dame. Les personnages sont habillés à la mode bourguignonne.


Lavis, vers 1700, de Mathieu-Antoine Xhrouet (Spa, musée de la ville d’eaux) sur lesquels on distingue le château sur son rocher promontoire – le petit anticlinal de Durbuy.
L’époque contemporaine

Cette photo prise le 15 juillet 2021 permet de visualiser les dires de Guillaume de Machault. On y voit effectivement un promontoire entouré d’eau, une île, donc, ce qui le protégeait, en partie, des attaques terrestres. En tout cas, cette configuration rendait plus difficile les attaques des fantassins et des cavaliers. De plus, se dressant au milieu de la vallée, suffisamment loin des flancs, il était également protégé des armes offensives de l’époque, du moins jusqu’à l’avènement de l’artillerie. Et enfin, de par sa proximité avec la rivière, il était possible, à partir du petit anticlinal, de contrôler l’accès à la vallée. C’était donc l’endroit idéal pour y construire un château-fort qui allait contribuer à la défense du nord du Luxembourg et à son essor.

Pour ceux qui, sur base des précédentes photos de cet article, seraient tentés de dire que le château n’est pas vraiment construit sur le petit rocher anticlinal, je les invite à regarder attentivement la photo ci-dessus prise à l’occasion de travaux contemporains d’installation d’une cabine électrique au pied du château. Cette photo prouve, si nécessaire, que le corps de logis principal du château est bien construit sur les bandes calcaires d’un anticlinal que l’on qualifie de petit car il n’est pas aussi visible que dans le cas du grand rocher anticlinal. On distingue cependant très bien différentes bandes calcaires qui s’élèvent, il est vrai, d’une manière moins vertigineuse que dans le cas du grand rocher anticlinal mais cela n’en reste pas moins un anticlinal. Pour les fondations du château, les murs se mêlent à la roche.
En conclusion, c’est parce que Durbuy avait de nombreux avantages naturels défensifs – un petit rocher anticlinal dans une vallée étroite et profonde qui constituait un promontoire entouré d’eau, proche de la rivière mais suffisamment éloigné des flancs – qu’elle est devenu le centre de la région en lieu et place, par exemple, de Tohogne qui constituait jusqu’alors (XIème – XIIème siècles) le centre – religieux – de la région mais qui se situe sur un plateau, sans rivière, sans rocher, nécessitant donc une défense dans toutes les directions.
Sans son petit rocher anticlinal, Durbuy n’aurait probablement pas eu l’importance qu’elle a eue et peut-être pas son titre de ville également. Je pense donc que nous pouvons le dire, le petit rocher anticlinal est réellement le noyau, le cœur du cœur historique de la région – Durbuy Vieille Ville.
Découvrir en vrai
Je ne peux que vous conseiller d’effectuer une visite historique de Durbuy Vieille Ville organisée par le Royal Syndicat d’initiative, pour vous rendre compte, par vous-mêmes, de la configuration des lieux et de l’importance du petit rocher anticlinal.
info et contacts : Royal syndicat d’initiative de Durbuy
Place aux Foires 25 – 6940 Durbuy
⌚: Tous les jours de 9h à 18h00
☎️ : +32 (0)86 21 24 28
📧 : rsidurbuy@gmail.com
Autres possibilités
Vous pouvez aussi louer un audioguide pour une balade historique autonome de la vieille ville au Durbuy History & Art Museum pour 6€.
⌚: Le DHAM est ouvert tous les jours sauf le vendredi:
– d’avril à novembre, de 10h30 à 17h30 (dernière location à 16h)
– de novembre à avril, de 10h30 à 16h30 (dernière location à 15h).
☎️ : +32 (0)86 43 47 95
📧 : dham@durbuy.be
Sources
- Carnet de notes de Joseph Bernard conservé au musée des Mégalithes de Wéris et dactylographié par François Bellin de Tohogne.
- Durbuy Ville et forteresse par Joseph Bernard.
- Durbuy Vieille-Ville. D’hier à aujourd’hui …., petite et grande histoire par Monique Thirion et Didier Monville – Livre à paraître fin 2024 en principe.
- Recherche internet pour les lavis de Mathieu-Antoine Xhrouet.
- Terre de Durbuy, catalogue édité par le Ministère de la Communauté française, Durbuy, Halle aux Blés, 1982
- Terre de Durbuy, Bulletin du cercle historique de Durbuy, No 150 de juin 2017, A Durbuy fut prononcé « Le jugement dou Roy de Behaingne » par Philippe Bastin.

One reply on “Le cœur de Durbuy Vieille Ville”
Merci beaucoup Didier.