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Histoire

Les Chroniques d’un conducteur de Malles-Poste (1/3)

Les Débuts
d’Henri Chardeneux


Introduction

Dans cette première partie, nous découvrons Henri Chardeneux, un Ocquiérois devenu conducteur de malles-poste au début du siècle dernier. À travers ses mémoires, nous plongeons dans la vie quotidienne des Condrusiens et les défis de son nouveau métier.

Un nouveau Départ

Dans un roman qui restitue magistralement les mœurs des Condrusiens au début du siècle dernier, George Garnir met en lumière un Ocquiérois qui deviendra conducteur de malles-poste. Henri Chardeneux, c’est de lui qu’il s’agit est né en 1835 à Juseret-en-Condroz (en réalité à Ocquier) ; frais émoulu instituteur, il reprend les classes d’école primaire de son père un peu par obligation mais, bien vite, il change d’horizon professionnel. Laissons-le s’exprimer : (…) Après deux ans, j’en eus assez et, malgré l’avis de mon père et du comte de Lierny-Xhoris, qui trouvaient que « c’était dommage », je m’embauchai chez Jean Henoumont, notre mayeur, pour conduire la malle-poste. Jean Henoumont était adjudicataire des deux services de la malle d’Ocquier : le petit service, comme on disait, d’Ocquier à Clavier, par Liffrange, Creppe et Ravier, environ dix kilomètres de route en plein Haut-Condroz agricole et le grand service, d’Ocquier à Clarvaux (Barvaux-sur-Ourthe), de l’autre côté de l’Ourthe, par Blyr, le bois d’Orlaimont, Virrées et Durbuy, c’est-à-dire un morceau du contrefort de l’Ardenne, avec du schiste affleurant à mesure qu’on se rapproche de la rivière. Il fallait deux bonnes heures pour le grand service, à cause de la boucle escarpée de Durbuy, qui oblige à descendre du plateau pour passer le pont de l’Ourthe et à remonter le versant opposé, d’où l’on dévale ensuite sur Barvaux-sur-Ourthe. Je faisais l’un et l’autre trajets, mais c’était le grand qui me plaisait le mieux.

Pierre Joseph Adelin Lardot (né à Borlon en 1858) fut un conducteur de la malle-poste Ocquier-Barvaux (coll. Marc Vandaele)

La Vie Quotidienne

L’entrée de Durbuy

Chaque jour, je traversais ainsi quatre ou cinq villages par les mauvaises routes d’alors, arrêtant devant le café où l’on buvait régulièrement la goutte. L’arrivée de la malle-poste dans un village, quotidienne et à heure fixe, intéresse toujours l’habitant, surtout dans les localités voisines de la région ardennaise, où il ne se passe jamais rien : le cultivateur règle sa pendule à poids sur l’apparition de la patache ; les gens se pressent autour d’elle, à l’arrêt, pour prendre les colis que le conducteur tire de dessous la bâche de l’impériale, et les soupèsent, sans rien dire ; ou bien ils chargent la voiture de paniers, fermés avec une toile de sac, qui emportent vers la ville tout ce qu’il y a de meilleur à manger au village. Si vous ajoutez les enfants qui, comme on dit chez nous, sont coiffés avec un clou et mouchés avec un panier, ça fait chaque fois un petit rassemblement qui anime, pour quelques minutes, la chaussée paisible, au bord des fumiers où trempent les seuils des maisons.

Les Rencontres et les Messages

La malle-poste à Erezée (détail d’une carte postale)

« Henri, vous direz, s’il vous plaît, à la femme Duvieusart, que nous irons dimanche, avec les enfants, boire le café. » « En remettant mes prunes chez Delbranpin, n’oubliez pas de recommander qu’on les déballe tout de suite. » « Si vous rencontrez la femme Pirlot, dites-lui que notre Marie a la coqueluche ! » Une grosse mère, qui n’aime pas à marcher, vous charge du pot de terre vernissé contenant le dîner de son mari, lequel travaille dans une aveinière, en bordure de la route, à trois kilomètres de la maison. Puis, sur la chaussée, par la pluie battante, ce sont des enfants que l’on recueille au retour de l’école, trempés, crottés comme des oies de mare. Ailleurs, on vous remet une ordonnance pour le pharmacien de Barvaux-sur-Ourthe ; un vieux vous commande, en cachette, de lui acheter une bouteille de pèkèt ; un jeune homme vous offre un cigare à dix pour que vous remettiez un mot à la crapaude qu’il hante dans telle ferme… Je peux bien le dire : pour être conducteur de malle-poste, on doit avoir une fameuse mémoire et savoir garder un secret ; sinon, il ne faut pas trois mois pour se mettre tous les gens à dos et se faire remercier par le maître de poste.

Les Plaisirs du Métier

Aywaille-werbomont

Moi, j’aime ce métier-là : le chemin libre, la plaine, la descente, les tournants dangereux, mes vieilles biques soufflant des naseaux, écrasant, de leurs jambes roides comme des hies, le pavé à la traversée des villages ; le pont, l’auberge, l’église dans les arbres, la roue clapotante du moulin, les canards qui cancanent en se déhanchant pour fuir plus vite vers la mare, les braconniers dont on voit luire le fusil sous les feuilles lors du passage des bécasses, les gamins qu’on surprend en maraude… Tout cela me vient au hasard quand j’y songe : les denrées que l’on a vues sortir de terre, qu’on voit pousser bien ou mal et que l’on verra mettre en javelles, belles ou maigres, les porcs à la glandée, le grand vent, le grand soleil, le pays où l’on est né et dont il n’est si petit détail qui ne vous intéresse ». Oui, tout, tout : le grincement du frein sur les roues, les histoires qu’on dit au cabaret, les fleurs du jardin du curé, les chevaux dont la croupe luit dans le demi-jour des écuries, la baratte où la censeresse travaille son beurre, les guimpes des bonnes sœurs se promenant dans la salle d’école, les laboureurs éparpillés sur la campagne, — et les nuits donc, les belles nuits, quand toutes les étoiles sont dehors, quand les bêtes passent effarées dans la lueur des lanternes et que des bes-tiaux invisibles meuglent doucement derrière la haie d’un pachis, comme s’ils appelaient !

L’Attachement à la Terre Natale

J’ai vu Durbuy deux ou trois fois par semaine pendant des ans et des ans ; je l’ai vu à toutes les heures du jour et de la nuit, car l’horaire réglementaire du grand trajet a changé plus d’une fois : eh bien, aujourd’hui encore, je ne cesse pas de sentir que « j’ai bon », chaque fois que, du haut de la côte, il m’apparaît dans son puisard, chaque fois que je revois le mur des roches de la Falize, le château, scellé sur son rocher comme un vase de jardin sur son socle, la claire coulée de la rivière avec ses berges mangées et ses anses pour les pêcheurs à la ligne ; ses deux ponts : l’un en dos d’âne près du vieux moulin, sur le bouillonnement des eaux, l’autre sur le bras presque toujours à sec ; les allées pavées entre les murs de pierres grises ; les routes pareilles à des cordonnets liserés, négligemment dénoués et jetés sur le dos bossu des collines… Oui, j’ai vu Durbuy sous toutes les espèces de ciel, et je puis même vous dire que c’est le soleil sans éclat qui lui convient le mieux ; vous savez bien : la lumière qui coule sur les pentes violettes des toits d’ardoises et qui laisse au lointain des tons bleuâtres et assoupis, en versant du calme et du silence…

La Beauté des Paysages

Durbuy vers 1890

Durbuy, dans ses rochers et ses sapins, a une autre expression, un autre sourire, une autre gravité que les sites finement vallonnés du Condroz, dont il est cependant si proche : le Printemps et l’Automne ne font pas, chez lui, la même toilette qu’à Ocquier ; ceux qui ont parcouru longtemps notre pays me comprennent ; il faut être initié, il faut s’être attardé à regarder avec patience pour distinguer cela.

L’ Amour de la Terre

Panorama de Durbuy dans les années 1900

Pour avoir une amitié avec tel paysage, pour en connaître le charme, il faut le solliciter, lui faire des confidences. Ainsi l’on accorde à lui ses pensées ; on obtient qu’il se dévoile ; on découvre finalement le lien qui vous attache à lui, comme il y attachait nos anciens. C’est alors qu’on aime sa terre natale, avec une tendresse secrète et une force pensive qu’aucun mot que je chercherais ne pourrait exprimer, mais que je ressens au fond de moi-même. On l’aime de la même façon que l’on aime sa mère vivante ou le souvenir de sa mère morte. Cela prend tout le cœur, palpitant et chaud, comme vous prendriez un oiseau vivant dans votre main fermée.

Conclusion

La vie de conducteur de malle-poste est loin d’être facile, mais Henri Chardeneux y trouve une liberté et une connexion avec sa terre natale qu’il chérit. Dans la prochaine partie, nous explorerons les défis et les joies de ce métier, ainsi que les changements apportés par l’arrivée du chemin de fer.

Article écrit par François Bellin

Lien vers l’article n°2 ; Lien vers l’article n°3

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⌚: Le DHAM est ouvert tous les jours sauf le vendredi:
– d’avril à novembre, de 10h30 à 17h30 (dernière location à 16h)
– de novembre à avril, de 10h30 à 16h30 (dernière location à 15h).
☎️ : +32 (0)86 43 47 95
📧 : dham@durbuy.be

Sources

  • Les Dix-Javelles (mémoires d’un conducteur de malle-poste) La Renaissance du Livre (1910)  –  par George GARNIR (1868-1939)
  • « Le canard de Ferrières » n°1 de 1973

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